Un exemple de refondation d'une gouvernance coutumière : Le cas des Lébous de Yoff - Par Oumar DIOP GONZ*
Village situé dans la région de Dakar, à proximité de l'Aéroport Léopold Sedar Senghor, Yoff vit depuis 1432 sous une gouvernance traditionnelle originale. Mais elle a été remise en question par certaines déviances. Elles ont amené des membres de la collectivité à réagir dans l'optique de la refondation et de la réhabilitation du système.
La population de Yoff se partage entre dix lignées maternelles ou Xeet. Chaque Yoffois appartient à la lignée de sa mère.[1] Cette collectivité léboue, pour une gestion transparente et consensuelle, s’appuie sur trois classes d'âge et sur les lignées maternelles desquelles seront issus les dignitaires les plus en vue, les Borom Ndombu Tanka.
Les classes d'âge, les Féré, les Jambur et les Magg i Yoff, siègent dans trois assemblées séparées dont le renouvellement est laissé à l'appréciation du Conseil des Notables.[2] Les Borom Ndombu Tanka sont les personnes dépositaires de l'Autorité à Yoff. Elles portent les titres de Jaraaf, de Saltigué, de Ndey Ji Rew. Pour chaque titre, un groupe de 03 familles est consulté pour fournir, chacune, un candidat. Ainsi, c’est dans 09 Xeet que les grands dignitaires sont choisis.
Reste alors la 10ème lignée, celle des Yuur dont les membres jouent le rôle capital de facilitateurs car ce sont eux que le Conseil des Notables envoie pour aplanir toutes sortes des difficultés, entre les Xeet, entre la population et les institutions. Ils ont un représentant dans tous les centres de décision. Ce qui leur permet de parler aux uns et autres car disposant de toutes les informations nécessaires.
Dans la société traditionnelle, les Magg i Yoff choisissent un parmi les 03 candidats pour chaque titre et avertissent les familles concernées de leur choix. Les Borom Ndombu Tanka sont élus à vie. En cas de défaillance (grand âge, maladie, ou autre), on choisit par le même procédé un adjoint. Ainsi, il n'était pas rare de voir coexister deux Jaraafs, ou deux Saltigués, ou deux Ndeye Ji Rew, dans l'harmonie. L'honneur et l'altruisme sont les marques de fabrique de la Gouvernance coutumière léboue. L'histoire de Yoff regorge d'anecdotes où les dignitaires rivalisaient de générosité en organisant des fêtes, avec leurs propres deniers.
L'extension des limites du village a obligé les Autorités traditionnelles à se doter d'une structure pour gérer le patrimoine foncier. Des problèmes de gestion vont plonger la Gouvernance coutumière dans une grave crise de légitimité.
En 1980, l'État Sénégalais souhaitait limiter Yoff à la route du cimetière. Des jeunes de Yoff, au courant de ces projets, s’en sont ouverts aux Autorités coutumières. C'est ainsi qu'est née l’Association pour la Promotion Économique Culturelle et Sociale de Yoff (APECSY), pour défendre les intérêts de la localité.
L'APECSY a eu à gérer les parcelles de l'extension de Yoff, une gestion qui n'a pas emporté l'adhésion de toute la population yoffoise.
En 2005, le Conseil des Notables, une entité créée pour faire la jonction entre la Coutume et la Modernité, nommera, pour crever l’abcès, un nouveau Jaraaf. Ce dernier mettra en place le Haut Conseil des Notables qui, par une action politico-judiciaire, exigera de l'APECSY la tenue d’une Assemblée générale (bilan et renouvellement du bureau).
Paradoxalement, ce Haut Conseil, malgré un début prometteur, n’a pas installé une gouvernance plus vertueuse, comme tout le monde l'espérait. Les pratiques prédatrices se sont aggravées avec, à la clef, un enrichissement ahurissant de certains dignitaires. Devant ces prévarications, des familles, en dehors de toute légitimité coutumière, se sont réunies pour désigner un des leurs, Jaraaf ou Ndeye Ji Rew, ou Saltigué. Pour profiter de cette manne qu'est la gestion des terres.
C’était le début du chaos dans la Gouvernance traditionnelle du village. Alors comment remédier à l’anarchie ? Comment restaurer l'Autorité traditionnelle ?
Il faudrait du sang neuf pour revigorer les institutions du village, ce sang neuf a été apporté par une nouvelle classe de Féré i Yoff qui en 2013 décide de prendre à bras le corps le projet de refonder la Gouvernance locale.
Elle obtient du Conseil des notables la suspension de tous les mandats3 sauf ceux des deux Ndey Ji Rew.
En 2015, les populations yoffoises instaurent un groupe appelé BAXY (Biir akh Xeet yu Yoff). Cette nouvelle entité, qui sera composée de 03 membres de chaque Xeet, va jouer le rôle d'Assemblée Constituante. Elle avait pour mission d'établir une Charte qu'on peut considérer comme la Constitution de la Collectivité léboue yoffoise.
En 2018, la Charte est totalement rédigée et en 2019 elle est adoptée à l'unanimité par les représentants de tous les Xeet à la Grande Mosquée de Yoff, avec leurs signatures apposées sur le document. Cette charte, dans un grand élan d’ouverture va autoriser, par mariage, le rattachement d'une personne étrangère à Yoff à la lignée de son conjoint ou conjointe, avec tous les droits y afférents.
La Charte prévoit également la création d'une nouvelle entité politique dénommée Kurelup Yoff dont la composition est la suivante :
- Des Autorités religieuses (Imam Ratib, Le Kalife des Layenes ou leurs Représentants)
- Les Borom Ndombu Tanka
- 03 représentants de chaque classe d'âge (dont le Président)
- 02 représentants des Yuur
Ce document important assigne à Kurelup Yoff le soin de désigner les futurs Borom Ndombu Tanka. Et comme le veut la Coutume, les Xeet ont envoyé, sous pli fermé, leurs candidats.
Kurelup Yoff a élaboré de façon collégiale des critères de sélection, sur des bases très proches de la Tradition. L'application de ces règles a permis de sélectionner les futurs Borom Ndombu Tanka qui devraient subir une ultime étape, leur audition pour mesurer leur degré d'imprégnation dans la culture léboue. C’est ainsi que le 24 Mars 2021, les Xeet ont été informés des choix définitifs.
L'intronisation4 des dignitaires choisis a eu lieu en deux étapes. Le 16 Décembre 2021, le Saltigué reconduit, installe le Jaraaf qui, à son tour, officialise le Ndey Ji Rew dans sa fonction le 26 Décembre 2021… Avec l'installation d'Autorités reconnues par tous, l'ordre et la confiance ont repris, enfin, le dessus sur le chaos dans lequel était plongé, depuis un peu trop longtemps, la Collectivité Yoffoise.
A Yoff vient donc de se produire un événement important qui montre la grande résilience de la société léboue. Par une alchimie patiente (2013 à 2021), mêlant tradition, modernité et ouverture, des populations ont refondé et réhabilité leur Gouvernance locale.
Les populations de Yoff ont maintenant une Charte écrite et des archives aussi bien écrites qu'audio-visuelles pour surmonter tous les problèmes qui se présenteront dans l'Avenir car ce précieux document, en plus de définir les attributions de chaque entité, prévoit même, sous certaines conditions, son amendement.
D’autres gouvernances locales vivent des situations de crise similaire à celle de Yoff car nos structures traditionnelles résistent difficilement à certains chocs exogènes, surtout ceux liés à l'apparition, dans le terroir, d'une nouvelle source d'enrichissement possible. Cette opportunité oblige la communauté à solliciter l'aide de leurs ressortissants plus au fait de la gestion des retombées de cette ressource. C'est, souvent, l'intervention de ceux-ci, surtout leurs turpitudes, qui vont alimenter la défiance par rapport à l'Autorité coutumière. Une Autorité très vite dépassée par les enjeux.
C'est là où l'expérience de Yoff est emblématique. Ce tour de force, la refondation et la Réhabilitation des Coutumes, réalisé par la Collectivité léboue de Yoff ne pourrait-il pas servir d'exemple à d’autres gouvernances locales en difficulté ?
(*) 0umar DIOP GONZ est de la Promotion 1970
SOURCES :
- Des Yoffois bien informés
- La Charte de la Coutume de Yoff
- Le rapport No 1 de Kurelup Yoff (sur le choix des dignitaires)
- Émission télé avec Kurelup Yoff
- https://www.youtube.com/watch?v=Tole7SdO5iw
- Deux documents de l’APECSY (Comment est née l’APECSY ; Où va la coutume de Yoff ?)
[1] Règle d'entrée dans la 1ère Assemblée. Le mandat des Maggi Yoff est illimité. Mais c'est l'entrée d'une nouvelle classe d’âge comme Féré qui met, en fait, fin au mandat des différentes assemblées. Alors les anciens Féré deviennent Jambur et les anciens Jambur passent Maggi Yoff. Parfois le mandat de la 1ere classe d'âge peut être écourté ou allongé. Selon des règles d'efficacité, jugées par les Jambur et les Maggi Yoff. En 2021, la génération 52/56 est passée Jambur et les nouveaux Féré i Yoff sont de la génération 57/61
[2] Voici les Xeet : Le Jaraaf sera issu de l'une des lignées suivantes ; les Jaasiratoo, les Waneer, les Xonx Boppa. Le Saltigué proviendra de l'une de ces lignées ; les Ndindir Aay, les Dorobé, les Sumbar. Le Ndey Ji Rew sortira de l'une des lignées suivantes : les Tetofi Beeñ, les Xaagaan, les Dëngaañ
La 10ème lignée c'est les Yuur. Le Conseil des Notables était constitué de l'Imam Ratib, des Borom Ndombu Tanka, des Jambur et des Maggi Yoff. La Charte prévoit son remplacement par une autre institution : Kurelup Yoff
[3] Voir le document signé par le Conseil des Notables.
[4] Comme les Borom Ndombu Tanka sont d'égale dignité, chacun peut introniser son pair.
Pour cette intronisation, le Saltigué choisi était déjà Saltigué. C'est pourquoi, on l'a désigné sous le terme de Saltigué reconduit.
ANNEXES
1- La charte de la tradition de Yoff
2- Le rapport d'activité n°1 du Kurelup Yoff
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