AMICALE DES ANCIENS DE L'ECOLE NORMALE WILLIAM PONTY

AMICALE DES ANCIENS DE L'ECOLE NORMALE WILLIAM PONTY

La fleur écorchée - Par Fara SAMBE

 

Seydi Sadio pesait légèrement de l’index sur le bouton pressoir qui s’enfonça doucement jusqu’à mi-parcours. L’image dans le viseur se fit plus nette : sublime ! Une fleur toute de pureté sans fards ni artifices lui apparut dans toute sa splendeur au milieu du verre dépoli.

 

Le visage ovale de la jeune fille était comme taillé dans de la cire molle, luisante d’une fine suée qui lui faisait poindre des perles translucides sur la peau nacrée. Un profil ciselé, malingre comme un clou, d’une finesse de peinture cubiste et encadrée par les lignes régulières de la cabine jaune réservée au contremaître de la décharge de Mbeubeuss. Il y avait pourtant la foule habituelle des fouille-poubelles autour, formes floues mouvantes en arrière-plan de l’objet de la tension qui focalisait tous ses sens.

 

Chaque fois qu’il en avait la chance, Seydi Sadio aimait s’arrêter ainsi au milieu des prises de vues pour contempler quelque magie de la nature restituée dans les lentilles soulignant ces détails que l’œil nu ne peut saisir, tant le décor peut faire diversion. Une fleur qui éclot irisant des gouttelettes de rosée, un étang à la surface duquel un coin de nuage joue sur un rayon de soleil, un vol de pélicans virant en parfait triangle dans un carré de brume, des scènes apparemment insignifiantes dont il jouissait comme autant d’éphémères instants, d’un intense plaisir à l’approche du déclenchement de la capture. Après, ce n’était plus la même chose. Le chaos de la vie reprenait le dessus et il n’en restait plus qu’un arrière-gout de délectation solitaire.

 

Il est revenu apporter la bonne nouvelle qui rendrait à la vie saine ce miracle de la nature entaché par le sordide mal. Une perle ternie dont la présence en un tel endroit est comme une accusation à l’indifférence de tous face à la misère. Celle-là même dont l’étalage à la une des journaux avait déclenché certains élans de générosité pour tenter d'inverser un cruel destin.

Aujourd’hui, il est revenu pour mettre en œuvre les élans nés de la vente inédite d’une seule image « La fleur écorchée », isolée sur un pan de mur lors de son dernier travail collectif autour de la vie dans les ordures de Mbeubeuss. Un visage mêlant joie et tristesse qu’il avait posé comme baignant dans son lit de détritus avait fait mouche.

 

Dès le premier coup d’œil, le portrait l’avait hanté. Celui d'une toute jeune fille aperçue au seuil d’une cahute de recycleurs devenus sédentaires du dépotoir de la mégapole dakaroise, comme tant de démunis vivant des sous-produits de la consommation urbaine.

 

Amusée de se voir l’objet de tant d’attention, celle-ci avait eu un de ces éclairs instantanés dans le regard, qui sont si fugaces et si difficiles à capter. Semblables aux fulgurances dans les yeux d’un bébé à la vue d’un être cher.

 

Passé le premier contact visuel, la jeune fleur à peine éclose s’était amusée de la quête assidue du photographe la suivant à la trace entre les sacs éventrés, les amas de bouteilles et de bidons multicolores, les monticules d’objets hétéroclites empilés par les fouille-poubelles de plus en plus nombreux à Mbeubeuss.

 

Une odeur de pourriture s’exhalait comme toujours du dépotoir à ciel ouvert habités par des noirs charognards et des blancs hérons fouisseurs. Des relents qui envahissaient tout l’air surchauffé de la décharge baptisée du nom d’un ancien lac jouxtant la côte, et que la brise marine ne parvenait plus à effacer.

 

On y recevait les premiers camions du jour qui déversaient leurs cargaisons de détritus indifférenciés des ménages, des ateliers, comme des fabriques de la capitale sénégalaise. Les plus nauséabonds étant ceux des marchés. À cet instant-là, il avait pensé, au héros de l’écrivain Patrick Süskind, auteur de « Das perfum », Grenouille qui développa un odorat hors du commun, après avoir grandi dans la puanteur du marché au poisson, « le milieu le plus malodorant » de Paris.

 

En dépit du cache-nez trop ténu pour filtrer les exhalaisons du tout-Dakar, Seydi Sadio avait été frappé comme d’un coup de poing au niveau du sternum qui le fit légèrement vaciller sur un tas de déchets jetés au bas du camion par les triques de tout un essaim de Boudioumen - terme emprunté aux pêcheurs de coquillages par plongée sous-marine.

 

L’artiste-photographe avait reculé, pivoté, se souvenant tout à coup du reportage qui l’avait mené là, dans cet univers de l’autre bout d’un monde, et pourtant si proche. Un ilot de misère à l’orée de la ville trépidante, où il avait aperçu, l’espace d’une éclaircie, les ailes d’un ange à travers les yeux d’une jeune fille. Il était entré de plain-pied dans cet univers des poveretos, guidé par l’envie de capter une certaine essence de la vie sur laquelle s’arrêtent rarement les médias et leurs lecteurs. Que d’écrits n’avaient-ils compulsés qui se vantaient de fouiller la misère, et prétendaient même y voir l’expression d'une dignité stoïque et non pas résignée. Mais Seydi Sadio restait toujours insatisfait, parce que nul ne réussissait à saisir que la misère peut aussi être souriante, gaie même et, heureuse, pourquoi pas ?

 

L’exposition avait certes eu moins de succès que la Madone dans son coin du Louvres, tel qu’il avait voulu la comparaison; toutefois, son modèle avait quelque part accroché les visiteurs, peut-être parce que justement il n’y avait pas eu ce cachet artificiel dû à la pose préparée. On s’était empressé autour pour en savoir un peu plus sur l’histoire de « La fleur écorchée » de Mbeubeuss. L’image avait fini par gagner les cœurs et les dons avaient afflué, plus parce que la photographie parlait de beauté gâchée, que par compassion, avait-il conclu. C’était toujours bon à prendre, afin de pouvoir la tirer de là, lui redonner une chance.

 

Le baroque ne le gênait guère, car son imagination lui permettait de transposer mentalement son modèle inattendu dans un écrin argenté, pour faire ressortir la fraîcheur de sa peau couleur de mangue mûre. Il pouvait ainsi lui dessiner dans sa tête un lit de roses, un matelas de soieries aux teintes atténuant la tristesse de ses yeux. Mais il eût tant voulu titiller sa coquetterie naturelle, au milieu de son univers malodorant, pour faire naître encore une fois ce sourire qui donnerait à la misère un parfum d’ambre des abysses.

 

L’attente fébrile de l’index sur le bouton pressoir s’était prolongée parce que le sourire se crispait souvent, comme sous une contrariété. Dans les yeux de poisson-lune, un nuage souvent était passé.

 

« Les sentiments explosent toujours dans les yeux », pensait-il en de pareils moments. C’était la base d’une théorie qu’il enseignait à ses élèves en photographie. Le lien ténu à saisir entre l’instant où les sentiments naissent du cœur ou de quelque autre siège intrinsèque - qui distingue les hommes des bêtes et des choses inanimées - et celui où ils rejaillissent étincelants dans le regard. Une sorte d’aura qui passe furtivement de l'instant où nait cette éclosion et la transmission fugace à l’iris, avant la réflexion finale par une moue, une grimace, un sourire ou l’éclat le plus pur de la gaité, du bonheur, voire de l’extase. Comme le taciturne Jean-Baptiste Grenouille, il avait voulu capter « cette odeur qui donne du pouvoir sur l’autre. »

 

Il est revenu sur les lieux de son « forfait », ayant soustrait un instant de vie, une portion d’être, un brin de destin, mais dans le but de lui restituer ce que d’autres ont donné pour se les approprier. « La fleur écorchée » de Mbeubeuss avait rapporté un pont d’or qu’il veut maintenant mettre à la disposition de son « modèle ». Une manière de sublimer la culpabilité qui nous hante de trop souvent prendre à l’improviste la propriété d’autrui.

 

Seydi Sadio était constamment en quête de cet éclair fugace qui exprime l’état le plus proche du sentiment intérieur et qu’aucun appareil ne peut saisir. Tout juste parvenait-on à en avoir un furtif aperçu à travers le viseur, une simple sensation comparable à la délectation d’un grand amateur devant un tableau de maître qu’il ne posséderait jamais. C’était presque du vol, disait-il, mais un vol pieux, puisqu’il n’y avait soustraction d’aucun bien matériel, simplement d’un instant renouvelable dès lors qu’on parvenait à réaliser le climat favorable à son éclosion.

 

Et comme le chasseur qui est plus qu’heureux des préparatifs de sa chasse, il craignait en même temps le déclic de l’obturateur, sachant que toute ambition tiédit une fois assouvie. Bien sûr, il lui restait toujours l’autre image en mémoire, celle qu’il n’avait pas prise parce qu’elle est toujours trop éphémère, mais dont il pourrait faire, dans sa tête, mille usages à sa guise.

 

Plus tard, devant les regards extatiques des amateurs, comme lors de ses expositions fort achalandées et populaires, il affichait un sourire de circonstance, convaincu que les plus belles photographies, celles du moment ultime et insaisissable où se prépare la capture, n’étaient pas sur papier, mais dans quelque recoin secret de son cœur. Et de sa douloureuse culpabilité.

 

Mais là, son chef-d'œuvre, la misère qui sourit, l’avait mené à la découverte des sentes de Mbeubeuss, le dépotoir transformé en lieu de vie par une multitude de plus en plus nombreuse. Au coin de quelques cahutes faites de branchages et de sacs de toile récupérés directement des ordures, au milieu des rebuts de la consommation, dans le quartier ostensiblement dénommé « Dar es Salam » -maison de la paix-il l’avait rattrapée. Ou plutôt, elle s’était matérialisée, pareille à une apparition surnaturelle, un fruit de la tentation au milieu de la pestilence qui vous assomme à chaque nouveau déversement ponctué de son cortège de molécules puantes. Elle s’était plantée là dans toute la splendeur de ses traits juvéniles, tel que ne pourrait les esquisser le plus intrépide des artistes peintres. Qui plus est, sans doute amusée d’être au centre de la convoitise du photographe, la jeune fleur s’était dandinée dans son champ de vision, révélant à chaque pas les pétales changeants de son regard dont l’iris était comme entaché d’un voile sombre.

 

« Elle se relève d’une cure, avait dit une voix dans son dos. Avec toute la morbidité alentour, c’est un miracle qu’elle en ait guéri. »

 

Un homme à la chéchia s’était présenté comme l’oncle et chef du « quartier ». Son intrusion avait pourtant fait passer une ombre dans les yeux de sa nièce, reflet de l’agacement chez une personnalité au seuil de l’adolescence, manifestement volontaire et prête à prendre plus d’indépendance par rapport au monde adulte qui l’avait presque condamnée à cette vie de paria, sans lui laisser d’autre choix.

 

Seydi Sadio avait alors vu dans les yeux baissés une détermination si forte qu’il avait frémi à l’idée d’un très proche événement. Une rébellion, une escapade ou quelque autre fugue ? Il n’avait su le dire tant son doigt crispé sur le déclencheur lui avait semblé enfler de frénésie.

 

Un camion était passé, obligeant l’oncle à se presser vers la ruée qui se formait pour accueillir la cargaison et son « trésor » caché d’objets destinés au recyclage. Une forte odeur de pourriture s’exhalait. Alors que Seydi Sadio s’était davantage couvert le nez, la jeune fille avait juste esquissé une moue agacée et, le voyant coller davantage d’œil au viseur, pris une mine coquette, des lueurs dansant par vagues au fond des prunelles. L’index s’était crispé, prêt à saisir non pas l’odeur de l’amour dont parlait Süskind, mais celle de l’innocence, violentée, blessée, cassée.

 

La rafale l’avait surpris comme une décharge dans une salle fermée. Il avait frissonné d’aise et n’ayant esquissé nul effort pour en arrêter le flot, les images avaient défilé sous le ronronnement mécanique, faisant enfler autant son orgueil. Cet échange entre l’artiste et son « modèle forcé » avait duré suffisamment longtemps pour lui procurer un plaisir qu’il n’avait pu en attendre. Puis le charme avait laissé la place à une détente doucereuse, pendant que l’image peu à peu s’estompait et que la jeune fille reprenait son air le plus farouche. Le sentiment de culpabilité n’en avait été que plus dramatique.

 

Longtemps, il avait pressé encore sur le bouton, pendant que prise à son propre jeu, la jeune fille lançait des sourires à la volée, comme pour le récompenser d’avoir été patient, d’en avoir voulu plus que les autres qui mitraillaient plutôt les camions et la ruée des fouille-poubelles.

 

« Elle ne s’est pas relevée de sa seconde infection, dit l’oncle en le voyant scruter les sentes de « Darou Salam ». Elle est morte il y a deux mois ».

 

Un vol de hérons blancs passait pour aller se poser à la crête du plus gros monticule. La main dans son sac se crispait sur le chèque. En sa tête une cloche sonnait un glas à lui seul audible, et qui disait toute la détresse de Mbeubeuss. La fleur écorchée évanouie, le charme rompu, la gaité de la misère cédait la place à des sourires de circonstance. Mais Seydi Sadio savourait quelque part dans sa mémoire, l’image que l’appareil n’avait pas saisie : celle d’une pureté ébréchée au milieu de son écrin de roses.

 

« Oui, pensait-il en remettant le chèque à l’oncle : il peut y avoir de la pureté dans le plus sordide des taudis. Oui, la gaité et le bonheur cohabitent avec la dignité dans la misère, mais ils y ont une saveur singulière ».

 

(*) Fara Sambe est Pontin de la Promotion 1970. Cette nouvelle est ext;raite de son recueil, «Fleurs d’orage », publié aux « Nouvelles Éditions Numériques Africaines »



07/10/2020
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