Témoin attristé : un combat perdu d'avance - Par Serigne Adama BOYE *
Quand on perd partie ou totalité d’un patrimoine précieux, on a du mal à garder le silence malgré le pesant d’or rattaché à l’absence de parole. Dès lors, il ne sert à rien de se perdre en monologue sans lendemain. Il vaut mieux en parler.
« La parole est d'argent, mais le silence est d'or », nous enseignent les rabbins dans les études talmudiques. Toutefois, il est des cas où on sent le besoin d’inverser l’ordre des termes pour rendre opérante une solution délicate : faire valoir à la parole un pesant d’or.
La perte d’un patrimoine unique parce que il est précieux, authentique et utile pour la famille ou la communauté, en est une illustration qui nous plonge dans un vide effarant. Il ne nous a laissé qu’un mince espoir : une série de monologues dont il était difficile d’en sortir.
Dans ces moments d’épreuve, la contrariété devient évidente. Par pudeur, toutes nos douleurs ne peuvent être exprimées alors qu’il arrive que le silence ressemble à un vain combat. J’en ai vécu l’amère expérience plus de quatre lunes et une décade.
Je me suis retrouvé dans cette situation le matin du 3 août 2022 avec la disparition subite d’un patrimoine au capital sympathie inestimable que j’appelle « Pièce d’or ». Aussi rare que la poudre du Gadiaga (Galam ou Ngalam), je venais de le perdre après 42 ans d’illumination...
Du produit prisé de l’est du Sénégal, les wolofs disent, tous fantasmes permis, que le soleil ne peut le pâlir non plus la terre ne peut le rouiller (wurus-ul ngalam yag ci nàci taxul mu furi yag ci suuf taxul mu xomac). Une sorte d’éternelle valeur refuge, c’était « Pièce d’or ».
Mon réflexe premier a été d’essayer de comprendre ce qui venait de nous arriver. Je décidais de garder le silence pour « me parler à moi-même » afin de saisir les tenants et les aboutissants de ce malheureux épisode dans notre famille.
Ma peine que voici : c’est à mes six ans que la « cession » eut lieu quand « Pièce d’or » nous est revenu du Royaume-Uni brillant et serein à la fois, nous procurant un énorme sourire et l’espoir d’acheter le savoir à tout prix. Le lycée et la faculté l’ont convoité.
J’ai eu la chance d’avoir des moments privilégiés avec lui autour de sujets d’intérêt certain pour la famille, parfois sensibles trop pour être étalés sur la place publique, dans la cour de la maison. Il avait le don de les traiter chacun avec tact, discrétion et efficacité nécessaires.
Chaque fois que j’ai tenté et plus ou moins réussi à repousser mes limites dans certains domaines, il m’arrivait de lui en faire part pour avis. Son conseil était sollicité du plus âgé à l’adolescent curieux de la famille. L’éducation restait son domaine de prédilection.
De nos discussions, par exemple, nous étions arrivés à l’universalité de la sagesse au sujet de la propreté. Je mettais en parallèle l’adage anglais « cleanliness is next to godliness » (la propreté est proche de la piété) à ce hadith du prophète Mohamed (SAWS) : at-tahru chatr-ul iman (la propreté est la moitié de la religion).
Les rares fois que j’ai manqué son regard bienveillant c’est qu’en contrepartie, je n’ai pu présenter les garanties suffisantes pour faire valoir mes résultats scolaires ou bien j’ai tardé à me mettre à l’anglais pour améliorer mon niveau et percer le plafond de verre.
La seule fois où j’ai senti que « Pièce d’or » tenait tant à la valeur de son héritage spirituel c’est quand, par excès de prudence, j’eus attiré l’attention de la famille sur un fait inédit qui se produisit, dit-on, le 9 août 1964, à la disparition de son grand-père et modèle.
Je me battais contre une certaine utilisation de ce phénomène qui s’est réalisé, donc bien avant ma naissance, que la plupart des membres de la famille tiennent à présenter comme un prodige de saint disparu. « Pièce d’or » était de ce lot alors que ma réserve fut.
Plus tard, sa réponse se fit opportune sous forme d’appel discret à la retenue : « S. A., je suis aussi rationaliste que toi, mais sais-tu à quoi renvoie le nouvel aménagement de la concession ? (…) Le patriarche était un véritable saint savant ». Aucune relance de ma part.
Après sa disparition, j’ai fouillé partout dans le dernier espoir de m’assurer que la famille pourra continuer d’échanger contre les chocs et les vicissitudes de la vie, le sens de l’organisation dans l’ordre, la discipline et la solidarité qu’il s’appliquait à lui-même.
« Pièce d’or » était illustre dans sa capacité à inspirer le reste de la famille et ses alliés tant son exemple faisait l’unanimité en terme de probité et rectitude. Sans défaut. Il était juste et franc dans ses propos, ses faits et gestes avec tout le monde.
A l’instar du philosophe Socrate, « Pièce d’or » exigeait de nous le recours au filtre des passions pour fonder nos actes sur la vérité, la bonté et l’utilité. Digne. Ce qui en faisait un recours pour chacun, bénéficiant en retour de la confiance pleine et entière de tous.
A chaque fois, le mandat sans limite de nombre ni de durée dont il était investi l’autorisait à représenter toute la famille, parler en son nom et prendre une position qui l’engage sans que personne ne trouve à redire. Point d’abus, de sa part. Sens de la mesure oblige.
Mardi 6 décembre 2022, à Fass-Delorme, à la disparition de notre regrettée Hadja Diarra Diène (Allah Yarhamha), j’avoue que j’ai cherché cette facette de « Pièce d’or ». Mon souci était le sujet de préoccupation de la plupart d’entre nous. Pour ceux qui l’ont osé.
Ce fut le cas avec les décès récents des regrettés tonton Magueye Madieumb Boye (Allah Yarhamhu) et son homonyme et gendre Magueye Abdoulaye Boye (Allah Yarhamhu), rappelés à Dieu respectivement le lundi 7 novembre et le jeudi 10 novembre 2022.
Son absence se fit sentir. Sa disparition nous avait laissé sans mot. Le silence observé se dépréciant, nous maintenait dans un soliloque qui nous aura privé de prières pour le repos éternel de l’âme apaisée de « Pièce d’or » ainsi que tous nos chers disparus.
Mamadou Moustapha Boye – Allah Yarhamhou –, disparu à l’âge de 69 ans, fut un ancien de l’Ecole normale William Ponty. Il a contribué à la formation de plusieurs générations d’élèves du lycée Van Vo, devenu lycée Lamine Gueye, puis celles de « Normaliens » à la Faculté des Sciences et Technologies de l'Éducation et de la Formation (FASTEF).
Samedi dernier, la cérémonie sobre qui nous réunissait a permis de raffermir notre attachement à son souvenir. Je présente les hommages mérités à notre tante Nafissa, pour la sérénité et la dignité dans l’épreuve. Dieu lui prête santé, longue vie et bénisse sa famille.
Le silence n’étant pas toujours d’or, la parole devenait précieuse, prière et voie du salut.
(*) Serigne Adama BOYE est le neveu de notre défunt frère, Mamadou Moustapha BOYE. Il est journaliste.
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